Feu la pellicule

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Je ne sais pas trop comment l'annonce a été faite, officiellement, mais l’Université Concordia n’apprendra plus aux élèves comment utiliser la pellicule film. Ma génération, celle qui a commencé le premier cours en 2009-2010 sera donc la dernière qui aura suivi trois années de création film. Ce weekend, c’est en aidant un ami sur un plateau de tournage que j'ai appris la nouvelle. On filmait avec la fameuse Bolex; nous étions tristes. Toute cette histoire est très symbolique (et les symboles sont toujours un peu cons). Et puis, on s’y attendait. Aaton, Arri et Panasonic ont successivement annoncé qu’ils arrêtaient la production de caméra 35mm, le documentariste et directeur photo Roger Deakins a exprimé son désir d'user du numérique pour le restant de sa carrière, l'univers du documentaire a changé d’épaule il y a bien longtemps… Personne n’est réellement surpris, mais comme pour un divorce, on sait que ça va arriver, on ne sait jamais trop quand, et quand ça arrive, on a l’impression d’être surpris.

La coïncidence veut que Matthieu Li-Goyette de Panorama en est allé de son propre article sur le sujet. Il prend - comme les critiques le font souvent - le point de vue des auteurs. Cette approche est compréhensible, elle est même nécessaire parfois, mais elle est limitée. Je considère que Li-Goyette va trop loin dans la corrélation entre la fin de la pellicule et les 4 auteurs vétérans qui expriment une certaine "fin" des choses. Selon moi, ce n’est pas un lien de cause à effet assez tangible pour que vraiment la réfléxion soit profonde. Mais qu’importe. Li-Goyette est sûrment aussi triste que moi et les cinéastes auxquels il réfère, aussi. On est tous d’accord sur le pourquoi de notre tristesse: le cinéma a été amputé de son matériel premier. Comme si nous effacions la guitare acoustique et l’harmonica sitôt que Dylan branchait son câble dans l’amplificateur… Comme si on arrêtait de produire de l’aquarelle parce que la gouache, c'est mieux. Pourquoi le numérique au lieu de la pellicule? Pourquoi un médium serait mieux qu'un autre? Pour des raisons purement financières? Les Alexas et les Red ont besoin de séances énormes d’étallonage et de colorisation - processus coûteux - pour arriver au produit fini qui, d’ailleurs, n’a que très peu souvent la qualité du 35mm. Sans parler des problèmes d'archivage, réglés si facilement par la copie négative.

 

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Je me mets à repenser l’histoire du cinéma d’un point de vue purement technique, oublier l’innovation des auteurs et seulement prendre en compte celui des ingénieurs. Qu’est-ce que la nouvelle vague sans Aaton? Qu’est-ce que le cinéma japonais sans Fuji? Les frères Lumières ne sont pas des artistes ayant inventé un outil; ils sont des ingénieurs ayant inventé un art. Aujourd’hui, d'infinies nouvelles possibilités nous sont offertes par les compagnies de post-production et les firmes de matériaux, ce qui sera plus énorme que ce que Malick, Ceylan et Depardon ont à offrir, trois des réalisateurs qui m’ont fait le plus vibrer cette année. Ces mêmes firmes permettront à Spielberg de réaliser son rêve de faire Tintin, et à moi de simplement faire des long-métrages.

Je pense qu’on y reviendra, au 35mm. On finit toujours par revenir aux vieux médias. Mais quand? En attendant, d’une part, oui, je suis heureux d’avoir vécu un peu des deux médias. Carc, comme les journalistes qui se sentent chanceux d’avoir vécu le pré-web, on est placé au milieu d'un débat intéressant que peu de gens vivront. Je me dis: les peintures sont sorties des grottes de Lascaux! D’autre part, oui, je suis triste qu’on en finisse avec la pellicule de manière aussi abrupte, aussi rapide. C’est juste que, merde, je suis persuadé que les deux auraient pu co-exister un peu plus longtemps. C’est douloureux, un divorce.

Toute les photos ont été faites par mon talentueux ami Daniel Dietzel. Un gros merci.

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