On passe à un autre appel

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J’imagine que ça se passait ainsi :

L’animateur entrait dans son petit studio et déposait sa tasse de café à côté de la table de contrôle. Il ajustait le micro devant sa bouche, puis raclait sa gorge fatiguée par tant d’années de radio nocturne. La station diffusait la musique-thème de son émission. L’animateur prenait ensuite la parole, saluait les auditeurs et s’empressait d’annoncer le sujet de la soirée.

« Ce soir, mesdames et messieurs, je serais curieux de savoir ce que vous faites pour garder les yeux grands ouverts. »

Il annonça qu’il prendrait les appels tout de suite après le bulletin de nouvelles. Une fois celui-ci terminé, il mit en ondes le premier intervenant.

« Bonsoir, à qui je parle? »

- Heu… Marco.

Cette brève hésitation ne rassura pas l’animateur. Elle signalait que son interlocuteur avait probablement adopté le prénom de Marco pour préserver son anonymat. Il s’agissait d’un fort mauvais présage.

« Alors, que faites-vous pour rester éveillé? »

- Moi pour garder les yeux grands ouverts, ben j’me crosse.

Les craintes de l’animateur étaient confirmées. Il s’agissait bien d’un plaisantin, un de ces petits comiques qui s’amusent à appeler son émission dans le seul but de profaner des vulgarités. L’animateur coupa la ligne sur le champ, puis prit une grande respiration. Il savait par expérience que si un idiot appelait, d’autres allaient forcément suivre le pas. La nuit allait être longue.

 

Aaaaaarg!


 

À l’époque où je transigeais des films sur format VHS avec d’autres collectionneurs, l’un d’entre eux m’avait fait cadeau d’une cassette audio. J’avais une vague idée de son contenu puisqu’il m’avait déjà parlé d’enregistrements d’appels lors de lignes ouvertes. Arrivé chez moi, je m’empressai de l’écouter afin de découvrir ce qui pouvait bien s’y trouver.

Pendant deux heures, j’entendais de pauvres animateurs endurer les appels orduriers d’une bande de jeunes attardés. Certains propos étaient créatifs (« J’ai entendu que dans l’après-vie, on se réveille tous dans la dimension des walking penis »), alors que d’autres étaient tout simplement idiots («Prout tes clous plotte»). Étant de nature immature, j’étais mort de rire, littéralement plié en deux. 

Il y avait quelque chose de profondément hilarant à entendre un animateur perdre son calme lors d’une succession d’appels profondément idiots. Mes préférés étaient ceux où l’intervenant étirait la durée de son appel en prétendant être sérieux et culminait finalement sur une blague de toilette.

 Le collectionneur qui m’avait fait découvrir cette perle de mauvais goût m’avait informé avec un certain regret que ses amis et lui avaient mis fin à cette activité louche. Lors d’une chaude soirée d’été, nous tombâmes sur le sujet des lignes ouvertes. Je lui demandai alors s’il avait déjà considéré faire un comeback sur la AM. Il me répondit que oui. Il reconnaissait que c’était une perte de temps, mais qu'il y avait toujours pris beaucoup de plaisir. Ça lui manquait. Nous avions un téléphone à portée de main, il était passé une heure du matin, l’émission «Bonjour la nuit» était donc en ondes.

 

The Dark Moron Returns

 

Mon ami était prêt à reprendre du service, mais il allait avoir besoin de mon aide. Après sa risible intervention, il remit le combiné entre les mains et me dit «Tu es prêt, c’est à ton tour.»  Quelques minutes plus tard, le Québec entier m’entendit parler de cannibales en Amérique du Sud et d’Omar Sharif. Ça ne faisait aucun sens. L’animateur me raccrocha au nez en m’insultant poliment. J’étais initié.

J’ai alors entamé une carrière de pollueur des ondes. Lorsque arrivait la fin de semaine, j’appelais les copains pour leur poser toujours la même question : «On appelle-tu Pelletier?».  Ainsi commençait le même rituel. Je composais le numéro de la station que je connaissais par cœur tout en m’inventant un nom. Ensuite, je changeais légèrement ma voix, mais pas suffisamment pour éveiller un soupçon de la part du réceptionniste. Il fallait ensuite lui décrire ce à propos de quoi j’avais l’intention de parler. Je devais donc m'inventer une posture sur le sujet de la soirée. Ironiquement, je me suis rendu compte que si je m’adressais candidement au réceptionniste, il m’était plus facile d’avoir la ligne que si je sortais mon vocabulaire académique. Je n’oserais pas impliquer qu’il fallait s’abaisser au niveau des véritables auditeurs de la AM, mais… Ensuite venait ce parfois long moment où j’attendais mon tour pour discuter avec l’animateur. Cela pouvait parfois prendre plus d’une heure. 60 minutes à écouter les interventions plus ou moins pertinentes d’insomniaques un peu barrés. C’était d’un ennui mortel, mais je considérais cet instant comme un mal nécessaire. Puis arrivait le moment tant attendu. On passait au prochain appel, à moi. La nervosité m’envahissait. Je devais garder mon calme, ne surtout pas éclater de rire. Je prends la parole et demande alors comment un viaduc lavalois peut s’effondrer et que le full vieux Colisée romain est toujours en place.

«Ben Monsieur, répond l’animateur, il faut comprendre que ce ne sont pas les mêmes températures ici. On ne peut pas comparer.»

-Ouain. Moi je pense que ce sont les rectums volants.

On me coupe la ligne au nez. L’animateur pousse un soupir de désespoir et passe au suivant pour tomber sur un de mes amis qui pousse un commentaire tout aussi insipide. Tiens, je me sens en forme, je rappelle.

 

Je vivais dans la nuiiiiit!


 

Il y a avait quelque chose de profondément contre-culturel dans nos appels radiophoniques. Mes amis et moi étions des agents de contamination discursive. Une plateforme de communication était mise à la portée de tous et nous nous en servions afin de la démolir en y imposant le règne du silence et de la censure. Il s’agissait très certainement d’un abus de la liberté d’expression, mais également de sa remise en question. Si un individu pouvait appeler Roger Drolet pour revendiquer des commentaires d’extrême-droite, nous étions logiquement dans le droit d’hurler des insanités. D’où le contenu profondément stupide de nos propos. Notre humour brun était une arme dénonçant l’intelligence que revendiquaient certains intervenants. À un homme ou une femme se valorisant en ondes avec un discours mal informé ou faussement philosophique sur l’avortement, nous lui répondions avec un «Mangez toute de la maaaaaarde!» bien envoyé. En transgressant les règles d’éthique de ces émissions de radio, nous démontrions que tous les discours ne s’égalent pas.

Ça, ou nous étions juste des tarés avec beaucoup trop de temps libre.


 

Une nuit, l’animateur Jacques Fabi s’adressa, avant de prendre un premier appel, aux «crétins». Il annonça fièrement que sa station avait fait l’acquisition d’une machine permettant de générer un bref délai sur la diffusion en ondes et donc de contrôler ce qui était diffusé. Mes amis et moi se sentaient bien évidemment visés et nos tentatives de poursuivre nos coups de téléphone tombèrent à l’eau. Le message était désormais clair. Il n’y avait pas de place sur la AM pour une bêtise assumée, mais plutôt pour des commentaires qui, bien qu’ils soient rarement éloquents, avaient le mérite d’être sérieux et sincères.

En mettant fin à cette vie nocturne, j’ai compris tout le sens de l’adage «les cons ne savent pas qu’ils sont cons parce qu’ils sont cons.» Mais bon, je ne m’inclus pas là-dedans. Niaiser sur les ondes était une démarche artistique concrète. Je suis pas con quand même.

 

Cette chronique est dédiée à André Pelletier, sans rancune.