In the ghetto

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Penserait-on à Montréal comme à une ville ghettoïsée? Non. Les rues de Montréal semblent s'étendre du Nord au Sud, d'Est en Ouest, traversant l'île en un long quadrillé de liberté. 

Pourtant, à mon sens, Montréal est un ramassis de mini-ghettos. 

Or, la vie nous apprend qu'il ne faut pas user de mots aussi connotés sans préalablement définir la place qu'ils prendront dans notre argumentaire. Ainsi, avant de m'aventurer davantage: qu'est-ce qu'un ghetto? Le Trésor de la langue française informatisé (TLFI) le définit comme un milieu ou groupe (social, politique, intellectuel, etc.) qui se trouve dans un état d'isolement volontaire ou imposé par rapport à l'ensemble; situation d'isolement de ce groupe. Le Robert, lui, parle d'un lieu où une communauté vit, séparée du reste de la population. 

Ainsi, un ghetto est un espace fermé dans lequel vit un groupe en isolement (volontaire ou non).

Forte de cette définition, puis-je continuer à affirmer que Montréal est parsemée de mini-ghettos? Apportons une nuance: de mini-ghettos poreux. En effet, je ne vous apprends rien: Montréal est sectionnée en de multiples arrondissements et autres quartiers. Toutefois, la circulation d'un quartier à l'autre n'est pas toujours (voire rarement) aisée. Donc, s'il est possible d'entrer et de sortir de ces quartiers (contrairement à un ghetto), certains éléments urbanistiques les bordant font que ces entrées et sorties sont ardues, pour ne par dire découragées par ceux (la municipalité ou des investisseurs privés) en ayant dessiné la carte.

Ghetto, donc, mais ghetto poreux.

Vous trouvez que je tourne autour d'un pot de définitions? Certes. Entrons dans le vif du sujet avec des exemples bien précis.  

Connaissez le joli quartier de Notre-Dame-de-Grâce? Desservi par les stations de métro Vendôme et Villa-Maria, le quartier est bordé de Montréal-Ouest, Hampstead, Côtes-des-Neige, Westmount et Saint-Henri. Il est majoritairement anglophone, un peu artsy, et des housewife-Westmount-style côtoient des étudiants de McGill et Concordia. Les loyers ne sont pas encore trop chers, on y trouve des parcs en masse, des petits cafés avec des expositions et des concerts et il est plein de jolies rues sympa. Or, Notre-Dame-de-Grâce, c'est aussi quelques prostituées, des deals de dope, des coups de feu, des braquages à domicile. Mais à ça, on n'aime pas trop y penser. Heureusement, un truc pas mal du tout permet de ne pas trop s'en préoccuper: une track de chemin de fer qui sépare Notre-Dame-de-Grâce en deux. Au Nord du boulevard Maisonneuve: les jolis quartiers où les familles de Hampstead et Westmount viennent se balader et déposer leurs enfants à l'école, et où un mur sonore coupe les citoyens de l'affreuse Décarie. Au Sud: les garages louches, les appartements moins chicos, des boulevards industriels, et la très prisée vue sur l'échangeur Turcot. 

Et cette voie de chemin de fer est-elle facilement traversable? Bien sûr que non. Seules deux rues permettre de la traverser: le boulevard Décarie et, quelques kilomètres plus loin (c.-à-d."pas faisable à pieds"), le boulevard Cavendish. Aucune traverse pour piéton entre ces deux percées. Pour passer d'un côté à l'autre d'NDG, c'est l'enfer, même pour les automobilistes. 

Je ne sais pas comment vous appelleriez ça, vous, mais moi je trouve que ça ressemble à de la ghettoïsation. Et encore, je ne me suis pas servie de l'exemple le plus prenant de Montréal, c'est-à-dire le cossu quartier Mont-Royal, construit en étoile (pour que seuls les initiés puissent s'y retrouver!) et savamment isolé de ses voisins par des boulevards clôturés (de l'Acadie).   

Que faire, nous, citoyens, devant cette urbanisation qui nous ségrégue les uns des autres? Contester, bien sûr. 

Rima Elkouri, dans sa chronique à La Presse, aborde le problème à sa façon. Elle dénonce le cas particulier du chemin de fer séparant le quartier du Mile-End de l'arrondissement Rosemont-Petit-Patrie. Chaque jour, des tas de piétons enfreignent la loi en traversant ces rails, faisant fi des clôtures et autres barrières construites pour leur en refuser l'accès. D'ailleurs, ces clôtures ne font pas long feu; faites une petite marche le long de la piste cyclable, vous verrez percés ici là des trous afin de permettre le transfert. 

Les policiers continuent de donner des contraventions (environ 150$) et les piétons continuent de couper par la voie ferrée. Comme le souligne Elkouri, il est absurde de garde ce statut quo. 

Il suffirait donc d'aménager des passages à niveau piétonniers. Pour une fois, tout le monde s'entend. La Ville de Montréal est d'accord. Les arrondissements de Rosemont et du Plateau-Mont-Royal sont d'accord. Mais le Canadien Pacifique, qui semble oublier que nous ne sommes plus en 1875 et qu'une ville densément peuplée borde aujourd'hui la voie ferrée, refuse obstinément de se rendre à l'évidence. [1]

Dans leur bureau du siège social, à Calgary, le Canadian Pacific nous emmerde. Sous quels motifs? Des soi-disant questions de sécurité. 

Personnellement, je me sens moins en danger lorsque je traverse les track avec mon vélo que lorsque je descends à l'heure de pointe sous le viaduc de la rue Saint-Denis, frôlée des voitures. Même mon petit casque ne me rassure plus (ce qui me fait d'ailleurs penser: DE KOSSÉ, FAIRE DU VÉLO À MONTRÉAL SANS CASQUE?? Voilà, ceci est dit. La suite sera pour une autre chronique).

Dans ce genre de cas, je crois en l'action citoyenne. Continuons de percer les clôtures, de chopper des contraventions, d'aller les contester, de râler haut et fort. Bien que je doute que nos voix s'élèvent jusqu'à Calgary, peut-être des solutions alternatives seront adoptées. 

Et pour me consoler, j'écoute Elvis. 

 

Commentaires

Un des camelots de

Un des camelots de L'Itinéraire, Jean-Marie Tison, a bien dépeint cette réalité en racontant son périple à travers la haie qui sépare le très pauvre Parc-Extension à la très riche Ville Mont-Royal : "Là, devant nous, se dressait la haie, étendue et bien droite, tel un mur végétal, planté et taillé avec soin par des hommes, mais surtout suffisamment dense pour camoufler son ossature minérale grillagée. Une seule porte, étroite, laissant le passage d'une personne à la fois, permettait d'avoir accès à l'Éden urbain embusqué derrière. Elle imprima un mouvement sinueux au groupe qui se frayait un chemin à travers elle comme le ferait un ver dans une pomme trop mûre." (Derrière la hai(n)e, 15 décembre 2011)

Si les rues de Montréal

Si les rues de Montréal semblent s'étendre du nord au sud dans un "long quadrillé de liberté", il ne faut pas oublier que l'île de Montréal était encore au début du siècle composée de noyaux villageois souvent autonomes. Maisonneuve, Côte Saint-Paul, Verdun, Villeray. Plusieurs chemins de fer - dont celui qui sépare Rosemont du Plateau par exemple - étaient déjà construits.

Aujourd'hui, c'est davantage un tissu urbain en quasi continuité qui recouvre l'île : les espace vacants entre les villages ont tantôt été remplis par des parcs, tantôt par des entrepôts ou des développements résidentiels relativement homogènes. Évidemment, les constructions se sont densifiées également autour des chemins de fer, ce qui donne maintenant l'impression qu'ils coupent la ville, alors que ce sont les villages qui ont poussé jusqu'à elles.

Là où on peut vraiment parler de ghettoïsation, c'est lorsque le ministère des transport a exproprié pour construire les autoroutes (Ville-Marie, Métropolitain ou Turcot) parce qu'on a ainsi réellement séparé des quartiers.